Noyau
Anthonie van Leeuwenhoek a-t-il découvert le noyau des cellules ? Dans une lettre envoyée en 1702 à la Royal Society de Londres, il mentionna la présence d’un point lumineux au centre des globules rouges de poissons : « …a clear sort of light in the middle: ». Vingt ans plus tôt, il avait déjà observé la présence de globules dans les cellules sanguines de morue et de saumon mais, comme le fait remarquer Henry Harris dans « The Birth of the Cell » : « Leeuwenhoek saw globules everywhere. » Quoiqu’il en soit, la découverte du noyau des cellules végétales est attribuée au botaniste Robert Brown qui, au retour d’une mission d’exploration des côtes d’Australie, fut nommé Curator (conservateur) des collections botaniques du British Museum à Londres. Il publia un travail monumental sur la flore australienne et poursuivit des recherches sur les végétaux. En 1831, utilisant un microscope fabriqué à Londres par Banks & Sons et Dollon, il découvrit un organite sphérique au centre des cellules végétales. Le noyau des cellules animales fut observé quelques années plus tard, en 1835, par Rudolf F.J.H. Wagner, professeur de zoologie et d’anatomie comparée à l’université d’Erlangen.
Le noyau est le plus volumineux des organites subcellulaires ; d’un diamètre de 5 micromètres en moyenne, il est souvent sphérique (neurones), ovoïde (fibroblastes), ou plurilobé (leucocytes polynucléaires neutrophiles). Il disparaît au début de la division cellulaire et se reforme à la fin. Il y a généralement un noyau par cellule, deux dans certains hépatocytes ; il y en a plusieurs (syncitium) dans les rhabdomyocytes, les cellules contractiles des fibres musculaires striées résultant de la fusion du cytoplasme de plusieurs cellules. Le contenu du noyau – le nucléoplasme – est un gel aqueux renfermant, outre le matériel génétique, des nucléotides triphosphates et une variété de protéines ; il est séparé du cytoplasme par une enveloppe formée d’une membrane externe et d’une membrane interne séparées l’une de l’autre par un espace périnucléaire de 20 à 40 nm, en continuité avec la lumière du réticulum endoplasmique ; cet espace renferme des ions Ca2+ libérables dans le noyau par des canaux calciques membranaires. Les membranes externe et interne sont formées d’une bicouche phospholipidique et d’une variété de protéines membranaires (environ 80 protéines pour la membrane interne). La membrane externe porte des ribosomes. Membranes externe et interne sont percées de pores nucléaires, qui sont des structures de transit régulé entre cytoplasme et nucléoplasme. La face de la membrane interne en contact avec le nucléoplasme est tapissée d’un réseau fibrillaire dense d’une épaisseur de 10 à 20 nm, formé de protéines filamentaires codées par les gènes LMNA (lamines A, C, Ad10 et C2), LMNB 1 (lamine B1) et LMNB 2 (lamines B2 et B3). La teneur en ces diverses isoformes de lamines varie en fonction des phases du cycle cellulaire. Les lamines sont des constituants des filaments intermédiaires, présentes dans tous les types cellulaires. Elles remplissent un triple rôle : (i) partie intégrante du squelette, elles sont responsables de la forme du noyau et interviennent dans la distribution des pores nucléaires et les mouvements du noyau (caryocinèse) ; (ii) le réseau des lamines nucléaires est connecté au cytosquelette par l’intermédiaire d’un composant du complexe LINC (LInker of Nucleoskeleton and Cytoskeleton), le produit du gène Sad1-UNC-84 domain containing 1 (SUN1) ; (ii) elles servent de sites d’ancrage à l’hétérochromatine et aux télomères, soit directement, soit indirectement par l’intermédiaires de protéines : émerine, BAF (Barrier to Autointegration Factor) ou LBR (Lamin B Receptor) ; (iii) elles jouent un rôle dans la régulation de la transcription.
L’observation au microscope photonique permit de faire un premier inventaire du noyau. Au XIXe siècle, apparurent les dérivés de synthèse de l’aniline. Ces composés basophiles se fixent sur les acides nucléiques et colorent fortement la chromatine ; ils furent utilisés pour mettre au point de nouvelles techniques de coloration. Les chromosomes forment l’essentiel de la masse du nucléoplasme mais ils ne sont pas visibles dans la cellule en interphase (entre deux divisions cellulaires). En 1928, Emil Heitz distingua au sein du nucléoplasme des zones peu colorées, finement réticulées, qu’il appela « euchromatine » (c’est la partie active du génome, celle dont les gènes sont transcrits en ARN) et des amas foncés aux contours irréguliers situés à la périphérie et qu’il nomma « hétérochromatine » (c’est la portion du génome au repos plus des segments spécialisés des chromosomes appelées télomères et centromères). L’emploi de techniques d’hybridation in situ couplées à la microscopie à fluorescence permit de montrer que le nucléoplasme est une structure dynamique et organisée dans laquelle les chromosomes individuels ne sont pas répartis de manière aléatoire mais occupent des territoires distincts, séparés par un réseau canaliculaire (domaine inter-chromosomique) dans lequel circulent les facteurs de régulation. Les chromosomes de petite taille ou riches en gènes sont préférentiellement localisés dans la partie centrale du nucléoplasme ; ceux de grande taille ou pauvres en gènes, à la périphérie, ancrés à la lamina par la protéine II (Lamin associated protein II) et le récepteur de la lamine B.
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| Cellule de tumeur ascitique observée au microscope à contraste de phase. Le noyau est entouré par le cytoplasme, contenant diverses inclusions. La cellule est bordée par la membrane plasmique. La microscopie à contraste de phase permet l’examen de tissus non fixés et non colorés. |
Chez les mammifères et les oiseaux, le nucléoplasme renferme une variété de structures dynamiques appelés corps nucléaires, dont le nombre peut varier en fonction des conditions de stress auxquelles sont soumises les cellules. On en a identifié une dizaine. Dans ce chapitre, je ne décrirai que les mieux connues. Dépourvus de membrane, les corps nucléaires maintiennent leur intégrité en renouvelant leurs constituants par une biogénèse très active et des échanges de matériel avec le nucléoplasme environnant. La récupération de fluorescence après photo-blanchiment (Fluorescence Recovery after Photobleaching, qui mesure la vitesse de diffusion de molécules fluorescentes) a permis de mettre en évidence les processus dynamiques d’auto-association protéines-protéines et protéines-ARN au sein des corps nucléaires, par exemple en réponse à des stimulations externes (infection virale) ou internes à la cellule.
L’inclusion la plus volumineuse est le nucléole, une masse hétérogène aux contours irréguliers (voir plus loin). Les corps de Cajal (1 à 3 exemplaires par noyau) furent décrits en 1903 par l’histologiste Santiago Ramon y Cajal (prix Nobel de physiologie ou médecine en 1906). Ils prennent la forme de petites masses arrondies de 200 à 600 nanomètres de diamètre. Ils sont présents dans le noyau des neurones – où Cajal les a découverts ; ils le sont moins ou sont absents dans le noyau d’autres types cellulaires. Les corps de Cajal renferment des fils enroulés, visibles à l’examen au microscope électronique, d’où l’appellation de « coiled bodies ». Ils sont formés de protéines, dont la coïline-p80, et d’ARN et sont impliqués dans l’assemblage et la maturation de petites ribonucléoprotéines nucléaires (Small Nuclear Ribonucleoproteins) et nucléolaires (Small Nucleolar Ribonucleoproteins). Les Corps de Cajal jouent aussi un rôle dans l’assemblage de la télomérase et dans l’homéostasie de la longueur des télomères (voir plus loin).
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| Noyau d’une cellule en interphase, observé au microscope électronique. |
Les speckles (Nuclear speckles, 20 à 50 exemplaires par noyau) apparaissent au microscope à fluorescence sous forme de petites masses brillantes (speckles signifie « mouchetures ») de forme irrégulière. L’examen au microscope électronique révèle la présence de granules de 20 à 25 nm associés en grappes de 80 à 180 nm. Leur localisation dans le domaine inter-chromosomique du nucléoplasme leur a valu l’appellation d’Interchromatin granule cluster. Ce domaine, riche en fibrilles péri-chromatiniennes de 3 à 5 nm de diamètre, est une région de transcription active. Les Speckles sont des sites de stockage des facteurs d’épissage des pré-ARNm : SRSF1 (Serine/Arginine Rich Splicing Factor 1,) et ASF1/SF2. Les paraspeckles ont été découverts en 2002 par Archa H. Fox (Western Australia Institue for Medical Reaserch). Dans les cellules HeLa, l’examen au microscope électronique ou par fluorescence révèle la présence de 13 à 17 structures de forme irrégulière (0.5 à 1 mm de diamètre) par noyau. Les paraspeckles sont présents dans les cellules de mammifères et dans les lignées cellulaires transformées, principalement dans l’espace inter-chromatinien, à proximité des speckles. Ces complexes ARN/protéines se forment autour d’un ARN long non-codant (Nuclear Enriched Abundant Transcript 1, NEAT1) servant de centre de nucléation, et de protéines contenant des séquences de liaison à l’ARN, comme la Drosophila Behaviour/Human Splicing, DBHS. Au cours du cycle cellulaire, les paraspeckles sont visibles pendant l’interphase et la mitose, sauf pendant la télophase (l’ARN polymérase II est inactive pendant la télophase). La présence de paraspeckles est liée à l’activité de cet enzyme. Les paraspeckles sont des structures dynamiques contrôlant l’expression des gènes en séquestrant certains ARN dans l’espace inter-chromatinien. Le mécanisme de rétention d’ARN hyper-édités a été particulièrement étudié par le groupe de David L. Spector (Cold Spring Habour Laboratory). Pour rappel, après transcription les pré-ARN subissent une phase dite d’édition au cours de laquelle une adénosine est convertie en inosine par désamination hydrolytique. André P. Gerber et Walter Keller (Department of Cell Biology, Biozentrum, Universität Basel) furent des pionniers dans la découverte du processus d’édition en découvrant en 2001, l’adénosine désaminase spécifique de l’ARNt. Les paraspeckles séquestrent les molécules d’ARN qui ne sont pas immédiatement nécessaires dans le cytoplasme pour la synthèse protéique mais qui doivent être rapidement mobilisables en cas de stress.
Les corps nucléaires PML (10 à 30 exemplaires par noyau) tirent leur nom de la protéine suppresseur de tumeur ProMyelocytic Leukemia protein, identifiée en 1996 par Fabrizzio Grignani et ses associés (Università degli Studi di Milano) chez des patients atteints de leucémie promyélocytaire aigüe. La protéine PML joue le rôle de facteur de nucléation sur lequel s’agrègent d’autres protéines pour former les structures sphériques des corps nucléaires PML. Ceux-ci jouerait un rôle dans le contrôle de la transcription et de l’homéostasie cellulaire. Le nombre de corps nucléaires PML augmente chez les cellules soumises à un stress oxydatif.

